Calvin passe un examen. On lui demande en quelle année les pèlerins ont accosté à Plymouth Rock. Il donne l'année (1620), puis fait remarquer à son professeur qu'il n'a mémorisé cette information suprêmement inutile que pour l'occasion du test et qu'il s'efforcera de l'oublier aussitôt; ainsi, la seule chose qu'il aura apprise est comment manipuler cyniquement le système. |
Le constat désabusé et assassin de l'élève est ici un raccourci saisissant de ce que sont nos systèmes d'enseignement. Loin de nous apporter des connaissances roboratives (ce qui ne veut pas dire : utilitaires), ceux-ci nous farcissent de faits incongrus qu'il faut rendre dans un stupide « par cœur », et que la plupart des adultes oublient d'ailleurs sitôt sortis de l'école (sans quoi on ne s'expliquerait pas que fonctionnent les jeux télévisés). |
Cependant, la réflexion que ce court comic nous inspire va aller au-delà de ce seul constat qui tient pour le lecteur, espérons-le, de lieu commun. Le fait auquel nous souhaitons être sensible est le suivant : « C'est au cours de la demande d'apprentissage que Calvin réalise cette subversion de l'enseignement qu'est la sienne. Et si, loin d'être un signal fautif, c'était la réalité première du mécanisme ? ». |
Penchons-nous plus attentivement sur le problème. Quand nous demandons explicitement à quelqu'un de retenir une information, si nous ne motivons pas cette information, la personne en question aura tendance à penser que nous lui imposons un fait, et reluctera à l'idée de le retenir. Cela n'arrive pas quand la personne connaît la motivation du fait, ou bien quand c'est nous qui apprenons de nous-même, car, en ces cas-là, la raison qui motive l'apprentissage du fait est donnée avec ce dernier, si bien que l'apprentissage n'est pas perçu comme un effort. |
Dès lors, on doit se demander si le fait de ne pas accorder d'importance au fait ne procède pas de la plus élémentaire hygiène mentale : ne pas s'accrocher à ce qui est superflu. On peut blâmer nos contemporains de ce qu'ils ignorent un grand nombre de choses et de ce qu'ils ne souhaitent pas augmenter leur savoir, mais on ne saurait les blâmer de restreindre leur savoir à tel et tel domaine qui leur paraissent suffisants, dans la mesure où ce sont les seuls qui leur paraissent suffisants. |
Bien plus, à l'heure des entreprises de vaste décérébrage telle Wikipedia, il est sain de se dire qu'il est des personnes qui ne courent pas après l'encyclopédisme, dont la valeur a beaucoup baissé, et qui se pratique maintenant à moindres frais. |
Mais, allons dans une autre direction encore. Calvin qui reçoit la directive de retenir que les pèlerins sont arrivés à Plymouth Rock à telle date (1620) est comme un système qu'on informe de telle manière. Informer doit ici être pris dans le sens premier, à savoir « donner une forme », et également, « réaliser un transfert d'information vers », mais, si l'on concède que c'est la matière qui informe l'espace, on conçoit facilement que l'un soit la métaphore de l'autre. |
Calvin est donc comme une machine dont on monte et abaisse les leviers afin de la mettre dans un certain état. Calvin rebelle à l'enseignement est la même machine qui refuse d'être mise dans un certain état pour servir une fin qui la dépasse. Il me semble que le système qui s'oppose du fait de l'action à l'action elle-même suit la loi de Le Chatelier, qui est aussi ici un principe de liberté énoncé de manière formelle. |
Cela m'est un peu dur à avouer en tant qu'ancien « bon élève », mais l'attitude cancresque de Calvin est peut-être au fond la plus salutaire qui soit. En la réalisant, il nous rappelle que la tendance première de la matière est de s'opposer par une réaction aux forces qui entendent la gouverner. Et aussi l'esprit. C'est un fait à propos duquel tout un pan de la pédagogie fait son deuil. |
Plus encore, il y a peut-être dans le comportement irrationnel de Calvin les prémisses de la seule forme de révolte possible qui nous reste en ce monde : l'usage de la démence. Les auteurs libertaires, les Stirner, les La Boétie, les Foucault, ne sont plus tellement lus, sinon peut-être par ceux qui les prennent, à rebours, comme des manuels de comment se comporte le rebelle. Ce sont désormais des auteurs pour flics. |
Hakim Bey nous parlait de la TAZ (et le 1620 de Calvin est tout un programme de TAZ), mais qu'est-ce que parler de la TAZ aujourd'hui, sinon donner aux forces de l'ordre le manuel pour repérer facilement où se constituent les poches de résistance et les mater au plus tôt ? |
C'est pourquoi la démence est une solution à elle seule, avec cet avantage d'être inattaquable si elle n'est pas feinte. La folie réalise un système à elle toute seule. Après, l'essentiel d'un système (psychanalyse, zen, taoïsme, tarot de Marseille, schizoanalyse, Burroughs...) est de le faire sien tout en sachant que l'on peut le dépasser. |
Il n'y a rien à dire de plus, car la formalisation causerait du tort à l'entreprise libératrice, et c'est à chacun de découvrir par sa propre expérience les limites du système de démence dont il se pare. Je songe sérieusement pour ma part à cette chose que l'on nomme I-shin-den-shin, dans le vocabulaire du zen. Allez voir, et pratiquez, il n'y a que ça de vrai. |
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