Ifurita     « Notre conversation de tout à l'heure... ça me rappelle ce que j'essayais de dire la dernière fois sur les adjectifs... tu te rappelles ?


   Shayla-Shayla     « Non... qu'est-ce que c'était ?


   Ifurita     « En gros, je disais qu'on se sert des adjectifs pour condenser des propriétés sur les objets du monde, et qu'ensuite on fait une fixation sur ces adjectifs... et que c'est très difficile d'en sortir...


   Shayla-Shayla     « Je ne vois pas de quoi tu parles.


   Ifurita     « Les adjectifs. Des mots comme « rouge », « gentil », « capitaliste », « fou », etc. Ou bien on peut les appeler les prédicats, si tu préfères : « être rouge », « être gentil », « être un capitaliste », « être complètement fou »...


   Shayla-Shayla     « Ça va, ça va... je sais ce que c'est qu'un adjectif, quand même !


   Ifurita     « Bon, alors qu'est-ce qui n'était pas clair ?


   Shayla-Shayla     « Cette histoire de « condenser des propriétés » et de faire des « fixations » ?


   Ifurita     « OK. Je vais te donner un exemple. Comme tu sais, tout le monde colle des affiches pour appeler à voter soit OUI soit NON à la Constitution Européenne...


   Shayla-Shayla     « Ça, ce serait dur de ne pas le remarquer...


   Ifurita     « J'ai vu une affiche qui disait (mais elles sont toutes du même tonneau) : « Contre le OUI capitaliste, nous votons NON ! ».


   Shayla-Shayla     « Oui. Normal de trouver ce genre de choses sur une affiche.


   Ifurita     « D'accord avec toi. Mais vois-tu la façon dont on se sert de l'adjectif ?


   Shayla-Shayla     « L'adjectif « capitaliste » ?


   Ifurita     « Oui.(@)


   Shayla-Shayla     « Hé bien, on dit que contre le « OUI capitaliste », il faut voter « NON ».


   Ifurita     « Je t'arrête : ça va beaucoup plus loin que ça. Fais bien attention, tout cela se situe au niveau du langage. Tous les mots de ce slogan sont piégés. D'abord, on dit qu'il y a un OUI capitaliste et un NON anti-capitaliste...


   Shayla-Shayla     « ...ben c'est vrai...


   Ifurita     « Admettons, mais ce n'est pas la question. Ce qui compte, c'est qu'on l'affirme sans en débattre. Ensuite, on dit que comme on est CONTRE le premier, on va donc voter le second...


   Shayla-Shayla     « ...ça paraît logique...


   Ifurita     « Ça l'est. Mais que veut dire ce « CONTRE » ? Cela veut dire qu'on se place dans un système binaire, et que si une alternative est niée, alors c'est l'autre alternative qui l'emporte nécessairement...


   Shayla-Shayla     « ...ben c'est le cas : OUI s'oppose à NON, il me semble...


   Ifurita     « Au moment du référendum, sans aucun doute. Mais quand il s'agit de peser le pour et le contre d'une question, on ne raisonne pas de manière aussi binaire. On fait s'affronter des arguments, on pondère. Le binaire du OUI contre le NON, c'est à la fin seulement, quand la décision est prise.


   Shayla-Shayla     « Certes, mais le but de cette affiche est de te faire voter, et donc c'est logique qu'ils te parlent de manière binaire.


   Ifurita     « Justement, le nœud de l'affaire est là. Je vais enfin en venir au point principal : l'adjectif « capitaliste ». Cet adjectif n'est pas là pour engager à la réflexion. Il est là pour te faire agir dans le sens de l'affiche.


   Shayla-Shayla     « Comment ça ?


   Ifurita     « Admettons que tu aies réfléchi sur notre système économique, et peut-être es-tu parvenu (à force de discussions ou de lectures) à l'idée que le capitalisme est un mauvais système...


   Shayla-Shayla     « ...oui c'est le cas de beaucoup de personnes...


   Ifurita     « ...bon, alors en quelque sorte tu as condensé toutes tes réflexions et ton expérience du monde (travailler, consommer, vendre...) dans ce petit mot : « capitalisme ». Et donc, quand quelqu'un emploie l'adjectif « capitaliste », il réveille instantanément en toi la totalité de ces réflexions et expériences tiennes.


   Shayla-Shayla     « Oui...


   Ifurita     « C'est comme si tu rangeais brutalement tout un pan de l'univers dans un seul tiroir, et que tu l'étiquetais « capitaliste ». Tu capturerais sans aucun doute des propriétés réelles de l'univers, mais ça reste grossier, comme façon de faire.


   Shayla-Shayla     « C'est peut-être grossier, mais c'est très utile.


   Ifurita     « Attends, on va en discuter. Mais juste au passage, note que pour beaucoup d'adjectifs, ils correspondent à des réflexions et des expériences du monde que d'autres que toi ont faites, et qu'ils te lèguent... « généreusement ». La plupart des gens pensent avec les catégories d'un petit nombre d'idéologues.


   Shayla-Shayla     « Oui, bon... et alors ?


   Ifurita     « Revenons-en aux adjectifs. À « capitaliste », en l'occurence. Imaginons que tu sois pour un autre système économique. En lisant cette phrase sur le « OUI capitaliste », pour peu que tu estimes que ce qui est dit est vrai, —— à savoir que le OUI est capitaliste ——, alors ton choix est déjà déterminé : tu voteras NON, puisque tu es contre ce qui est capitaliste...


   Shayla-Shayla     « Et alors, c'est pas logique ?


   Ifurita     « C'est grossier.


   Shayla-Shayla     « Grossier ? C'est pas logique alors ?


   Ifurita     « Si, c'est logique. Mais c'est en même temps grossier.


   Shayla-Shayla     « Et ça pourrait être autre chose que grossier ?


   Ifurita     « Oui, ça pourrait être à la fois logique et fin. Je t'explique comment. Le monde est ce qu'il est, mais on peut dire que c'est un grand film avec plein de séquences. Utiliser des adjectifs, c'est comme de regrouper ensemble toutes les séquences qui se ressemblent sous un certain rapport. Par exemple, on met ensemble toutes les séquences où il y a des courses poursuites, et on appelle cela « james-bondien ».


   Shayla-Shayla     « Ouais...


   Ifurita     « Ou bien on met ensemble toutes les séquences avec des scènes cochonnes, et on appelle cela « interdit aux mineurs ».


   Shayla-Shayla     « Oui, ça va, j'ai compris. On colle des étiquettes sur les séquences.


   Ifurita     « Pourquoi fait-on ça ?


   Shayla-Shayla     « Je ne sais pas.


   Ifurita     « Pourquoi dit-on que certaines séquences sont « interdites aux mineurs » ?


   Shayla-Shayla     « Ah oui : pour empêcher que les mineurs les regardent.


   Ifurita     « Et si on dit que des séquences sont « à la James Bond », pour quelle raison a-t-on recours à cet adjectif ?


   Shayla-Shayla     « Je sais pas... Pour pouvoir jouer au critique de cinéma ?


   Ifurita     « Sans doute, oui. Ou pour donner envie à quelqu'un qui aime les films d'action de les regarder.


   Shayla-Shayla     « Bon ok. Et alors, où veux-tu en venir ?


   Ifurita     « Nous venons de trouver à quoi servaient les adjectifs, en fait. Ils servent à justifier notre manière d'agir dans le monde. Par exemple, si j'ai besoin de déterminer si telle séquence est bonne pour tous les publics, je me demande si elle peut choquer ou pas la conscience de jeunes enfants. Dans l'absolu, il faudrait traiter chaque séquence au cas par cas (qui sait, peut-être le faudrait-il vraiment ?), mais si je dispose d'un adjectif comme « pornographique », la question est réglée.


   Shayla-Shayla     « Et comment déterminé-je que c'est « pornographique » ?


   Ifurita     « Ou « james-bondien » ? C'est là que ça devient intéressant. J'ai visionné la séquence, et d'après mes critères, c'est du sexe ou des poursuites de voitures. Une fois que j'ai appliqué mes critères, l'adjectif est collé sur la séquence, et toutes les décisions que je prends ne proviennent plus de la séquence elle-même... mais de ses adjectifs.


   Shayla-Shayla     « C'est un peu brutal comme façon de voir les choses.


   Ifurita     « C'est ainsi qu'on procède la plupart du temps. Le film, c'est la vie. Les séquences, c'est les choses qu'on vit. Les adjectifs, ce sont... les adjectifs ! Nous catégorisons les objets de nos expériences en permanence, nous les qualifions avec des adjectifs afin que notre manière d'agir vis à vis d'eux soit déterminée de la manière la plus automatique possible.


   Shayla-Shayla     « Mais... on ne peut pas faire autrement !


   Ifurita     « Ah bon ? Et que dirais-tu de ne pas qualifier les séquences ?


   Shayla-Shayla     « Comment ça ?


   Ifurita     « Tu continues de prendre des décisions en ce qui les concerne (genre, ceci est à conseiller à Fred, ou bien cela ne doit pas être vu par des enfants), mais tu ne recours plus à des adjectifs pour ce faire.


   Shayla-Shayla     « Comment tu fais, alors ?


   Ifurita     « Au cas par cas.


   Shayla-Shayla     « Mais... c'est infaisable !


   Ifurita     « C'est en-dehors de nos schémas mentaux habituels... Ça ne veut pas dire que ce soit infaisable.


   Shayla-Shayla     « Revenons-en à ce que tu disais. Tu voulais dire qu'à cause des adjectifs on faisait des « fixations » ?


   Ifurita     « Oui, parce que pour agir, on ne tient plus compte de l'objet lui-même, mais des adjectifs qu'on a collé dessus. Ils font écran. L'objet a disparu, noyé dessous.


   Shayla-Shayla     « Je ne comprends pas.


   Ifurita     « Hé bien par exemple, tu vas haïr quelqu'un parce qu'il est pervers, ou turfiste, ou syndicaliste, ou lesbienne, ou musulman. Tu le détermines suivant cet adjectif (à tort ou à raison, ce n'est pas la question), et tu oublies par là que tu le réduis...


   Shayla-Shayla     « C'est vrai ! Ce n'est pas un musulman, c'est un Homme ! Nous sommes tous des Hommes ! À bas les différences qui nous divisent !


   Ifurita     « Aïe ! Je pense que tu pars dans le mur ! C'est vrai que c'est un musulman, et c'est aussi un Homme, bien sûr. Mais c'est encore bien plus que cela : c'est quelqu'un d'unique.


   Shayla-Shayla     « Unique ?


   Ifurita     « Oui. C'est quelqu'un que tu peux décrire avec des adjectifs, tous ceux que tu veux. Mais quelque soit le nombre d'adjectifs que tu emploies, il restera toujours qu'il est plus que tout ce que tu auras dit de lui. « Aucun prédicat ne l'épuise ».


   Shayla-Shayla     « Et pourquoi ne serait-on pas tous des Hommes, tout simplement ?


   Ifurita     « Tu as compris que les adjectifs réduisaient, mais tu en déduis à tort qu'il faut renoncer à tout ce qui fait notre individualité, —— et devenir ce qu'il y a de plus abstrait, de plus général (« l'Homme »). Moi au contraire, je te dis qu'il faut exacerber, encore plus, notre individualité, et ne pas cracher sur les adjectifs. Nous ne nous laisserons pas gouverner par eux, mais nous ne renonçons pas non plus aux plaisirs qu'ils nous offrent !