Calvin & Hobbes - le papillon (95.06.15)

Calvin a attrapé un papillon mais Hobbes n'est pas d'accord


Calvin a attrapé un papillon et l'a mis dans un bocal. Il le montre fièrement à Hobbes. Le papillon est une allusion à l'histoire taoïste de Tchouang-tseu. Un jour Tchouang-tseu se réveille en sueur parce qu'il a rêvé qu'il était un papillon. Or, en se réveillant, il n'arrive pas à déterminer s'il était Tchouang-tseu rêvant qu'il est un papillon, ou s'il n'est pas plutôt un papillon en train de rêver qu'il est Tchouang-tseu.


Le papillon est donc le symbole de l'imagination et du rêve, autant que le symbole de la réalité. Calvin qui attrape le papillon est le symbole de l'esprit humain qui attrape l'imagination et l'enferme dans une boîte. C'est l'esprit humain qui enferme le rêve ou qui croit pouvoir enfermer la réalité dans son jeu de catégories.


Calvin est fier de montrer qu'il a enfermé le papillon-réalité dans une boîte. Il le montre à Hobbes en disant : "Regarde j'ai attrapé un papillon !". Un papillon est une bête qui se laisse attraper parce que la bête, contrairement à l'homme, est insouciante, et qu'elle tombe dans tous les pièges. Les pièges sont faits pour attraper les bêtes, comme le renard Jujube qui se fait attraper au collet dans Nanar, Piette et Jujube de Gottlib.


La réalité ou le rêve (mais c'est ultimement la même chose comme nous l'apprend l'histoire de Tchouang-tseu) est attrapée et emprisonnée dans le bocal de Calvin. Calvin le montre fièrement à Hobbes. D'où provient cette fierté ? D'avoir attrapé quelque chose qui se laisse attraper comme tous les animaux mais qui n'en est pas moins fugace et magique comme le sont tous les papillons.


Dans toutes les langues, le mot pour "papillon" est un mot qui n'a aucune étymologie facile. Le mot français "papillon" ne ressemble à aucun autre mot, certainement pas un petit Pape, et pourtant le Pape est un symbole de réalité, puisqu'il est le centre du dogme catholique. En anglais, nous avons "butterfly" qui veut dire mouche à beurre mais les papillons ne sont pas des mouches à beurre pas même le bread-and-butterfly de Lewis Carroll qui est une mouche à tartine de pain beurré dans Alice à travers le miroir.


Le mot pour "papillon" n'est d'une étymologie facile dans aucune langue parce que le papillon est un animal magique depuis des temps ancestraux, et que pour cette raison on lui a donné un nom magique. On pense que dans les temps où l'humanité pratiquait beaucoup le chamanisme, le papillon était vu comme une sorte d'animal impossible, car il vole, ce qui est très compliqué et semble mobiliser beaucoup d'énergie, alors qu'il n'est pratiquement rien, juste deux ailes fines comme deux petites feuilles et il se nourrit quasiment de rien.


C'est pourquoi la bête que Calvin a attrapé est une bête impossible, qui se déplace avec des pouvoirs magiques, le pouvoir transcendant de créer une nouvelle réalité comme dans l'histoire de Tchouang-tseu, et c'est pourquoi Calvin est si fier. A sa place, n'importe quel enfant serait fier.


Car Calvin est un enfant de six ans, un enfant capricieux qui a pour compagnon de jeux un tigre nommé Hobbes. Calvin représente l'enfance, et l'enfance représente l'humanité car, en dépit de toutes ses inventions technologiques qui sont autant de manières d'enfermer la réalité, le rêve et les papillons, l'humanité est restée fort jeune, tout à fait infantile. L'humanité se passionne encore pour des jeux, par exemple elle regarde avec délectation la Coupe du Monde de football et bavarde à son sujet, mais les jeux sont justement ce qui passionne les enfants.


L'humanité fait aussi la guerre et s'adonne à l'égoïsme, or les jeux violents et les préoccupations égoïstes sont les mantras des enfants de l'âge de Calvin, qui n'a pas encore l'âge de raison, qu'on place d'ordinaire optimistement vers sept ans. Cependant, Calvin est fier d'avoir attrapé un papillon.


Hobbes voit la fierté de Calvin et y met un terme en lui répondant : "Si les gens pouvaient attraper les arcs-en-ciel et les enfermer dans des zoos, ils le feraient." Les arcs-en-ciel ne sont pas des animaux, ils n'ont donc rien à faire dans un zoo, mais ils sont magiques, au même titre que les papillons, et l'on peut donc s'attendre à ce qu'ils connaissent le même genre de sort.


Les arcs-en-ciel sont des manifestations physiques c'est-à-dire des manifestations de la phusis, la nature, qui n'ont pas de source assignable car ils apparaissent quand la lumière du soleil se réfracte à travers les gouttes d'eau en suspension dans l'atmosphère. Ces gouttes sont celles de la pluie qui vient d'avoir lieu, et l'arc-en-ciel apparaît donc après la pluie.


Cependant, comme l'arc-en-ciel est un phénomène dû à cette réfraction collective, il n'est nulle part en particulier, et c'est un effet d'optique qui nous le fait voir à tel endroit plutôt que tel autre.


Dans les légendes populaires, on dit qu'il y a quantité de choses formidables au pied de l'arc-en-ciel, il y a des chaudrons magiques et des objets merveilleux, il y a le Bifrost qui est le chemin menant au monde des dieux, mais en fait il n'y a pas de pied de l'arc-en-ciel car l'arc-en-ciel en vertu de son origine de réfraction des rayons lumineux par les gouttes d'eaux est nulle part et partout à la fois.


C'est pourquoi l'arc-en-ciel aussi est magique, comme les papillons, comme la réalité et les rêves, les papillons, la réalité et les rêves que Calvin a enfermé dans son petit bocal d'humanité bavarde, violente et immature de six ans d'âge mental.


Mais Hobbes a compris, lui, que la vocation des arcs-en-ciel n'est pas de finir enfermé, que ce soit dans une boîte ou dans un zoo. D'ailleurs, les arcs-en-ciel n'ont pas de vocation, ils ne transmettent pas un message comme celui de la paix avec le Seigneur dans la bible, ils n'ont pas de mission sur Terre, ils se contentent d'être là et d'exister, et ils sont heureux de la sorte, comme les fleurs qui sont là et existent indépendamment des hommes et n'exhalent pas leur parfum par devoir.


Comme Hobbes le ramène à l'absence de mission et de limitation des objets magiques qui sont simplement présents au monde, les arcs-en-ciel, les papillons, et Moi, Calvin se rend compte de son erreur et se réveille du monde de l'illusion où il errait avec fierté.


Cela se traduit par son air décontenancé devant le bocal désormais limitatif. Que faire d'un bocal et à quoi bon enfermer le réel, se demande le Calvin de l'éveil. À quoi bon des catégories scientifiques ou techniques si elles ne me permettent pas de dépasser la limitation de mon intellect qui oublie que les arcs-en-ciel n'ont pas de pied et qui tient malgré tout à leur en donner un, à quoi bon ces catégories si elles me conduisent à enfermer ce qui est beau et insondable, le papillon, sans profit pour la liberté de mon être ?


Du coup, Calvin renonce aux catégories scientifiques et techniques trop limitatives, il ouvre le bocal. Le papillon qui est à la fois le rêve et la réalité s'envole et va rejoindre le monde exubérant de la nature sauvage et sans frein, là où s'ébattent d'autres animaux et d'autres papillons. Les qualités du monde de Calvin, qui se tenaient à l'écart dans un bocal, perdent leur limitation de parois de verre, et deviennent l'espace entier de la nature, c'est-à-dire qu'il perçoit désormais tout, et directement, hors de la profonde nuit de la pensée discursive.


Le papillon est libre et Calvin a grandi.


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