April & May - en société

La pensée poétique sert de colle ou de liant à la pensée rationnelle.


April-la-blonde et May-la-brune sont à une soirée avec des amies. Les amies parlent de peintres célèbres et d'observatoires connus mais April est à chaque fois à côté de la plaque. Elle essaie de faire bonne figure, mais se retrouve dans le vide-ordure.


Les amies parlent de peintres et d'observatoires car il s'agit des formes phénoménales de la réalité, qui est toute image et toute observation. Elles sont trois car elles sont les trois dimensions de l'espace, tandis qu'April est le temps.


Les peintres sont Lambert, Hare et Bacon, mais April, qui est à côté de la plaque, parle de Eggs = des œufs. En effet, les œufs (Eggs) sont ce qui va avec le Bacon. On voit par là qu'April a une conception matérialiste de l'univers, tandis que les trois dimensions de l'espace sont idéalistes (elles s'accrochent à des peintres qui idéalisent l'espace).


Les observatoires sont Goddard, Fred et Tycho, comme Tycho Brahe le célèbre astronome, mais April, qui est toujours autant à côté de la plaque, dit Gabe, car Tycho et Gabe sont les personnages d'un webcomic. On voit par là qu'April est de sens plus pratique, tandis que les trois dimensions de l'espace sont d'essence théorique.


En un mot, April, qui est la dimension du temps, est matérialiste et pratique. April est l'esprit du temps, le Zeitgeist, dont Marx nous dit qu'il est pratique avant tout.


Mais les trois autres filles, qui sont les trois dimensions de l'espace, ne sont pas d'accord avec les déviations d'April hors du sujet de la discussion, qui sont des déviations temporelles puisque April est le temps.


En effet, les trois autres filles pensent posséder (donc possèdent effectivement) le fil de la discussion, qui est aussi le fil du destin. Ces trois filles, parmi lesquelles se trouve May-la-brune, sont les trois Parques. L'une d'entre elles ouvre le fil, c'est celle qui parle en premier, puis une autre le déroule, et la dernière le coupe.


Les trois dimensions de l'espace qui sont aussi les trois Parques ne sont pas contentes de voir April déroger aux règles de la conversation. Car converser avec quelqu'un c'est aussi le convertir, comme nous l'explique Boris Vian dans l'Automne à Pékin.


L'automne commence en octobre tandis que le printemps commence en avril (= April), c'est pourquoi April est totalement aux antipodes de la thèse de l'Automne à Pékin comme quoi converser est convertir. April n'est pas fanatique ni prosélyte, elle est insouciante et désinvolte.


Les trois dimensions de l'espace régentent l'univers sensible car n'importe quel objet dans le monde occupe trois dimensions. Les objets se fondent sur une substance qui est la chose étendue, la res extensa. Si on supprimait la res extensa, il n'y aurait plus de dimensions, et les objets ne pourraient pas avoir de forme.


Si l'on supprimait l'espace, il n'y aurait plus de place pour les choses, c'est pourquoi l'espace est une condition de l'être. De même, le temps est une condition de l'être et même une condition de la pensée, car nos pensées se déroulent dans le temps, même quand ce sont des pensées décousues comme celles d'April.


Les pensées d'April sont décousues car elles manquent d'à-propos. On est en train de parler de peintres, et April parle de cuisine. On est en train de parler de science, et April parle de bandes dessinées. Les pensées d'April sont les pensées d'April toute seule, donc les pensées du temps tout seul, sans l'espace, ce sont donc des pensées sans objet.


Ceci parce que ce qui est donné dans le temps/April sans appartenir à l'espace/les trois autres filles, est quelque chose de donné dans la pensée pure, un concept ou une intuition pure qui se déroule au fil d'une veille.


April déroule le fil des trois Parques de manière autonome et c'est pour cela que sa veille est un rêve éveillé et délirant où les peintres sont des œufs et les observatoires des webcomics. Le rêve éveillé marche par pensée linéaire et associations d'idées.


La pensée d'April est donc la pensée linéaire donnée dans le temps qui ne s'accroche pas aux contraintes de l'être dans l'espace. C'est une veille qui se trompe, comme la veille de l'irlandais Finnegan dans Joyce.


Joyce a écrit un roman qui s'appelle Finnegan's Wake, en français : la veillée de Finnegan. C'est un roman qui raconte une veille sur le mode inconscient, car la langue dans laquelle il est écrit est une langue inventée ressemblant très vaguement à la langue anglaise. Finnegan's Wake est une représentation de l'intuition temporelle.


Le roman Finnegan's Wake est écrit sans référence à des êtres stables dans l'espace comme le langage usuel nous donne d'habitude le droit de traiter les choses. C'est un pur délire, une langue inventée, un texte à côté de la plaque, comme quand un peintre est des œufs ou un scientifique, un personnage de manga.


Si April nous parle le langage du délire, c'est parce qu'elle est la force agissante du monde. En effet, April est Aphrodite et le délire est ce qui fait marcher le monde. April veut dire avril en français, qui est le mois du printemps, le temps des amours naissantes et le contraire du prosélytisme qui tombe en automne.


April est blonde, comme Aphrodite. De plus, avril est le mois qui était consacré à Aphrodite par les Romains. La copine d'Avril/Aphrodite est la brune May, qui doit être la déesse Perséphone, une déesse brune donc une déesse des ténèbres.


De plus, May veut dire "il se peut que..." en anglais, May est donc pure potentialité, ce qu'exprime le fait qu'elle soit une des trois dimensions de l'espace. L'espace, en effet, est le vide potentiel qui contient les êtres, et aussi ce qui nous permet de nous confronter à eux.


April est Aphrodite, c'est-à-dire que c'est par April que les êtres s'attirent et s'agrègent pour former des composites. April est ce par quoi le simple s'unit au simple et devient un complexe.


April délire en parlant d'œufs quand il est question de peintres. C'est parce que le temps hors de l'espace est le principe moteur du monde, selon lequel le monde est reçu dans l'intuition. L'intuition a la forme du temps. Et le temps sans l'espace est pure substance mais aussi pur délire. C'est Finnegan's Wake.


Lorsqu'un ensemble de chose nous est donné, nous le percevons comme un complexe fait d'unités plus simples. Kant appelait ce phénomène l'unité synthétique de l'aperception. C'est grâce à cette unité synthétique de l'aperception que nous apercevons des choses, car les choses sont toujours plusieurs phénomènes à la fois.


Ce qui fait tenir le monde tel que nous le connaissons, les choses telles que nous les sentons, c'est l'unité synthétique de l'aperception, laquelle unit le temps avec l'espace, April avec May. C'est cet amour d'April pour May qui permet au monde d'exister. Quand April s'éloigne de May, elle ne comprend plus ce qu'elles se racontent, l'unité synthétique de l'aperception est supprimée, et la faculté de penser en est altérée.


April/Aphrodite est au fondement de l'unité synthétique de l'aperception, elle est donc au fondement de la pensée raisonnable. Lorsque ce fondement est supprimé, les bases de la pensée raisonnable disparaissent et le délire pointe le bout de son nez. Les peintres deviennent des œufs et les astronomes des personnages de webcomic.


Ce que nous enseigne cette bande dessinée, c'est que la pensée linéaire déraisonnable (April toute seule) est au fondement de la pensée correcte, qui, elle, nécessite de plus la participation et le test de l'espace. Nous parlons de choses mais le seul moyen de savoir que nous ne parlons pas dans le vide est de confronter nos paroles à l'expérience, en nous ouvrant aux trois dimensions de l'espace. Il nous faut April pour penser, mais il nous faut aussi May, qui est l'espace et le test de la réalité.


La pensée linéaire, par associations d'idées (Bacon => Œufs), est donc essentielle, puisque sans elle, le monde ne serait pas. C'est la pensée des poètes prélogiques, c'est le délire amoureux, c'est Finnegan's Wake, c'est Aphrodite. Cependant, quand la pensée linéaire fonctionne seule, elle génère des absurdités et finit à la poubelle.


Cependant, si délirante qu'elle soit, la pensée linéaire est nécessaire car elle est le fondement de la pensée claire. C'est aussi la pensée des poètes, qui sont les prêtres modernes d'Aphrodite.


Le fondement de la pensée claire, de la pensée dialectique, est donc la pensée poétique. C'est parce qu'un concept en appelle un autre dans notre esprit, tout comme le bacon appelle les œufs, que nous pouvons lier entre elles des idées consécutives et penser tout court.


La poésie est donc le fondement de la pensée sérieuse, et c'est pour cela que les premiers auteurs littéraires d'une culture quelconque sont toujours des poètes. Mais dans ce sens, la poésie n'est que la gentille April qui assemble les idées simples pour en faire des idées plus complexes. Sa mission est de permettre l'éclosion d'une pensée claire et rationnelle.


La pensée poétique, toute en associations d'idées, sert de colle ou de liant à la pensée rationnelle.


April finit ici dans le vide-ordure car elle a outrepassé son mandat qui est de fournir un cadre clair à la pensée dialectique. Pour cette raison, les trois dimensions du Réel se sentent trahies et se débarrassent de la gentille April. Finir dans le vide-ordure est le sort qui guette toute pensée qui veut revenir à l'essence poétique du monde, l'Aphrodite agissante et synthétisante.


C'est parce que le poète est souvent incompris et que le sommeil de la raison enfante des monstres.


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