Calvin & Hobbes —— au lavabo

Calvin maîtrise mal le système de l'être


Calvin est en train de boire au lavabo de l'école. Il boit directement au lavabo, la bouche collée au robinet d'eau. Tout à coup, l'eau gicle en surpression : Calvin mouillé s'en va en lâchant un propos philosophique.


L'eau est l'être du monde comme nous l'enseigne Thalès. Calvin qui boit l'eau au lavabo est l'être humain qui se repaît de l'être et cherche à lui donner forme. Calvin qui s'en va mouillé et philosophe est l'être humain qui échoue à résoudre le problème de l'être.


Thalès est le premier penseur de l'Antiquité à s'être extrait de la mythologie ambiante. Il s'est posé la question de l'être et l'a résolue en disant que tout était eau. Tout, y compris l'air, le feu, la terre, est eau d'une certaine qualité.


Derrière le mot « eau » que Thalès emploie, nous devons comprendre le mot « être ». Derrière la physique de Thalès, nous devons voir une métaphysique. En disant que tout est eau, Thalès invente la substance, à cela près qu'il lui donne un nom.


Calvin qui boit l'eau au lavabo SLURRPP SLUURRP est un métaphysicien qui boit à grands traits la structure de l'être. Ce qu'il boit est de l'eau à faible débit, de l'eau qui se laisse boire. C'est-à-dire la forme la plus simple de l'être.


La forme la plus simple de l'être est la forme linéaire arborescente. On dit que toute chose est une instance d'autre chose, et l'on met ainsi au jour des arbres phylogéniques.


Par exemple, on considère l'être d'une Opel Astra et l'on dit que c'est une Opel particulière. On considère à son tour l'Opel et l'on dit que c'est une voiture particulière. On considère la voiture et l'on dit que c'est un véhicule particulier.


L'être le plus simple, c'est-à-dire l'eau de plus faible débit, est l'être organisé de manière arborescente par des EST_UN, ou des EST_UNE. L'Opel Astra EST_UNE Opel, l'Opel EST_UNE voiture, la voiture EST_UN véhicule. Le système de l'être est une ontologie.


Organiser le système de l'être en se basant sur EST_UN est la plus simple des ontologies possibles. C'est le plus simple des systèmes de l'être, c'est l'eau qui coule le plus doucement possible. C'est la pression ontologique minimale.


Cependant, l'eau du lavabo se met soudain à gicler sous haute pression. C'est parce que les ontologies de Calvin ne lui conviennent plus. Il ne suffit pas, pour dire ce qu'est une chose, de dire de quel type elle est une instance. Il faut aussi connaître le voisinage de cette chose.


Calvin qui buvait l'eau SLURRPP SLUURRP est soudain sous haute pression. Il est sous haute pression ontologique. L'eau déborde en dehors du lavabo car l'être déborde en dehors des cadres dans lesquels on le contraint. Calvin fait AACKKPTH URGK BLUB.


AACKKPTH URGK BLUB est le cri du métaphysicien qui perd les pédales en présence du caractère rétif de l'être. Le caractère rétif de l'être est de résister aux taxonomies arborescentes. Il est vrai qu'une chaise est un meuble et qu'une chaise s'oppose à un tabouret qui est aussi un meuble, mais une chaise est bien plus que tout cela.


Une chaise ne peut pas se réduire à une instance de meuble particulière, car il y va aussi de son usage. L'usage de la chaise est ce qui la distingue des autres meubles. Mais l'usage ne se donne pas par le biais d'une taxonomie, l'usage fait partie de la vie quotidienne.


C'est parce que chaque objet du monde nous parle depuis la vie quotidienne qu'on ne peut pas enfermer le réel dans des catégories. Pourtant les catégories sont utiles, lorsque la pression ontologique est faible.


La pression ontologique est le caractère plus ou moins pressant et plus ou moins manifeste des taxonomies. Lorsque cette pression est faible, on peut se contenter de parler par arborescences, et alors l'eau de l'être coule doucement SLURRPP SLUURRP. Mais dès que la finesse devient nécessaire, les choses s'enchaînent à trop grande vitesse et l'on est tout mouillé, c'est-à-dire trop impliqué.


On dit de quelqu'un qu'il se mouille lorsqu'il s'implique dans une affaire d'importance. Or l'être est ce qu'il y a de plus fondamental au monde, donc de plus important. Pour Parménide, ce qui est, est, ce qui n'est pas, n'est pas.


Calvin se mouille lorsqu'il essaie de gouverner l'être qui sort hors du cadre des taxonomies, l'eau qui gicle sous surpression. C'est parce qu'il s'implique dans un projet qui le dépasse. Le projet le dépasse parce qu'il ne comprend pas la véritable nature de l'être et il boit donc la tasse.


La tasse est ce qui constitue une mesure de volume. Lorsque nous glissons dans la piscine, nous buvons la tasse, car nous prenons conscience que notre adhésion à l'être, qui est le sol de la piscine et la piscine elle-même, n'était pas optimale. Mais une tasse n'est qu'un volume d'être.


Calvin boit la tasse et se ramasse plein d'eau sur la figure parce qu'il essaie de gouverner l'ingouvernable. La réalité suprême de l'être est d'être un Unique, quelque chose qu'aucun prédicat n'épuise. L'Unique, c'est ce devant quoi D-ieu lui-même pâlit, c'est Moi. Calvin a plein d'eau sur lui parce qu'il boit la tasse de ne pas comprendre qu'il essaie de définir Moi.


À la fin, il quitte le lieu de l'être (le lavabo) et formule une sorte de constat philosophe désabusé : « Je parie n'importe quoi que le Principal a une valve dans son bureau pour changer la pression du robinet d'eau ». Le Principal est D-ieu, la catégorie suprême des arborescences, et conséquemment la plus vide de toutes.


Calvin remarque que la pression ontologique dépend d'une valve associée à l'idée de D-ieu. C'est que toute ontologie va de pair avec un système métaphysique. Le système métaphysique est la valve dont D-ieu se sert pour faire boire la tasse aux philosophes.


Le système métaphysique est une valve parce qu'il règle le volume de la tasse, qui est aussi le boire et le déboire du philosophe. Déboires vient de dé- et -boire, car les déboires sont ce qui arrive quand on n'est plus capable de boire. Boire est comme manger, c'est être ouvert au monde car on dit que la bouche du moine zen est comme un four et qu'il doit manger tout ce qu'on lui offre. Mais Calvin n'est pas zen.


Zen en effet serait de renoncer aux catégories et par conséquent aux taxonomies. Pour être zen, Calvin devrait siroter le réel à petites lapées et vider sa tasse avant de demander qu'on la remplisse.


Calvin est comme cet homme qui voulait savoir ce qu'est le zen, et qui interrogea Maître Nan-in. Le maître pour toute réponse lui remplit sa tasse de thé mais continua de la remplir même après qu'elle fut pleine.


L'homme dit alors à Nan-in : « La tasse est pleine ! ». Ce à quoi le maître répondit : « Vous êtes vous-mêmes plein d'opinions et de spéculations. Comment vous montrerai-je le Zen si vous ne videz d'abord votre tasse ? »


La spéculation majeure de l'ontologie est de se prononcer sur la forme des êtres, sur la manière dont ils se suivent les uns les autres, sur leur fil. C'est le fil de l'eau, qui est un EST_UN comme pour les taxonomies.


Mais ce fil déborde et nous fait boire la tasse, il déborde de la tasse, et nous ne pouvons la boire. C'est pourquoi il est nécessaire avant toute chose de renoncer à la vanité du monde et de jouer sur la valve pour baisser la pression.


La valve du Principal, c'est le fil de l'être de D-ieu, c'est-à-dire la forme suprême de la logique, du logos. Il convient d'ouvrir cette valve avec précaution et en étant toujours conscient qu'on pourrait l'ouvrir plus, ou différemment. Il faut se souvenir que l'on peut à tout moment boire la tasse.


L'être n'est que ce qu'il est, il est l'être-là-dans-le-monde.


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