Calvin surprend le temps qui passe en interrogeant son alter ego
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Après avoir mangé une glace Calvin regarde sa langue dans le miroir. "Ce n'est pas l'été tant que votre langue n'est pas toute pourpre", dit-il. |
La pourpre est la coloration que donne le coquillage appelé murex. On s'en servait comme d'une matière précieuse dans l'Antiquité, pour colorer les toges. Calvin dit que la langue estivale doit être pourpre car pour lui l'été est une saison précieuse, luxueuse. |
L'été est une saison précieuse et luxueuse car elle est le moment où l'on mange des glaces aux fruits rouges, qui donnent à la langue une coloration pourpre. La pourpre est la couleur du luxe de l'Empire, l'Empire romain mais aussi l'empire des sens. |
Calvin qui mange une glace aux fruits rouges respire le bonheur, comme le montre le fait qu'aucune parole ne vient troubler la première case du strip : le bonheur est quelque chose de muet. C'est dans le silence des grandes actions qu'éclate le jeu du bonheur. |
Car le bonheur est un jeu, comme est un jeu le fait de jouer à voir quelle sera la couleur de sa langue après avoir consommé une glace, et particulièrement une glace aux fruits rouges. C'est un des jeux de l'empire, non pas l'Empire romain et sa pourpre impériale, mais l'empire des sens et la pourpre de ses langues. |
Calvin se regarde dans la glace et constate que sa langue est pourpre. Cependant, au sens strict, ce n'est pas sa langue à lui qu'il voit, mais la langue de son reflet. Calvin devrait dire : "Ce n'est pas l'été tant que la langue de votre reflet n'est pas toute pourpre." |
Calvin qui se regarde dans la glace est une allusion à Alice à travers le miroir, de Lewis Carroll. Le miroir est le monde de ce qui est virtuel, potentiellement possible ou à l'encontre du monde connu. Cela est dû au fait que, dans un miroir, la gauche devient la droite et la droite, la gauche. Par conséquent, les valeurs les plus basiques de l'existence s'y trouvent inversées. |
Martin Gardner se demandait si Alice passant de l'autre côté du miroir n'explose pas. En effet, de l'autre côté du miroir, la matière est identique mais à l'envers, c'est donc de l'antimatière. Les acides aminés lévogyres deviennent dextrogyres. La biologie change complètement. |
L'image d'une main gauche dans le miroir est une main droite. L'image d'une main droite dans le miroir est une main gauche. Le miroir permute la gauche et la droite. On dit que les mains sont chirales : elles sont permutées dans leur image de miroir. Certaines choses sont achirales, elles restent identiques dans leur image par le miroir. |
Cependant, Calvin voit son double dans le miroir, un anti-Calvin, et lui trouve une langue pourpre comme la sienne. Ceci est dû au fait que la couleur pourpre provient d'une molécule, la 6,6'-dibromoindigo, qui est sa propre image dans le miroir. Le 6,6'-dibromoindigo est une molécule achirale. Par conséquent, la couleur de la langue de l'anti-Calvin est la même que celle de la langue de Calvin. |
Calvin peut donc faire confiance au miroir pour déterminer la couleur de sa langue, qu'il ne peut voir directement. La main gauche de Calvin devient main droite de l'anti-Calvin, et inversement la main droite de Calvin devient main gauche de l'anti-Calvin, mais la molécule de 6,6'-bromoindigo, qui est achirale, est de la même forme que son image dans le miroir. |
Cela veut dire que Calvin peut faire confiance à son anti-Calvin pour déterminer si c'est l'été ou pas. Cela est important car l'anti-Calvin est un autre Calvin, or Calvin c'est Moi, l'anti-Calvin est donc un autre Moi-même, un alter ego. |
Nous avons besoin d'un alter ego pour savoir où nous en sommes dans la vie. Lorsque tout semble aller bien et que nous sommes sous l'emprise de l'empire des sens et de ses pourpres linguales, nous sommes en été. Mais cela, ce n'est pas nous qui nous le disons, c'est notre alter ego qui nous le certifie. |
Au vrai, nous ne sommes rien sans cet autre qui est un peu de nous-même et nous renvoie notre image, comme l'anti-Calvin face à Calvin. Mais ce renvoi de nous à nous-même emprunte nécessairement des voies qui lui sont propres car la main gauche de Calvin est la main droite de l'anti-Calvin. |
On ne peut pas serrer la main à son image dans un miroir, d'abord parce que c'est une image, mais aussi parce que si l'on tend la main droite, en face l'anti-Calvin tendra la main gauche et non son autre main droite. Cela limite notre interaction avec notre anti-nous à des constats portant sur des parties symétriques du corps, comme la langue, et des attributs achiraux comme la pourpre ou l'indigo. |
Notre alter ego est donc un autre nous-même, un anti-Calvin, avec lequel nous ne pouvons pas faire n'importe quoi. Nous ne pouvons pas le saluer d'un serrement de main, et cela est logique car nous n'aurions rien à lui dire. Mais nous pouvons voir les parties symétriques de son corps ou bien constater la présence de pigments achiraux sur lui. |
L'indigo est la couleur des blue jeans, c'est donc un attribut de coolitude qui colle bien avec l'été. En été, Calvin peut constater que l'anti-Calvin est en blue jeans et se convaincre par là même que l'été est là. |
De même, une partie du corps qui est symétrique est la glande pinéale, qui est une et non pas deux et paire. D'après Descartes, la glande pinéale est l'endroit où l'âme s'attache au corps. Cette unité métaphysique de l'âme avec le corps, notre anti-Calvin peut la comprendre et la démontrer à Calvin. |
Au fond, reconnaître que nous sommes en été sous la présidence de l'empire des sens est reconnaître un fait psychologique que nous fait sentir notre propre glande pinéale. C'est reconnaître le passage de la temporalité et l'air du temps. |
Calvin qui suce une glace aux fruits rouges ne semble pas conscient du passage du temps aussi longtemps qu'il consomme sa glace. Cependant, la confrontation avec l'alter ego lui donne la mesure du temps qui est aussi la mesure de l'être. |
C'est que le temps passe vite et insidieusement. Le temps s'écoule toujours à notre insu, car le temps que la glande pinéale retrouve ses petits, il s'est toujours écoulé un laps et l'on dit de manière surprise : "Quoi ! Déjà ?". |
Le temps qui s'écoule insidieusement est le temps mesuré par la glande pinéale, à l'aune de l'empire des sens. Mais ce temps, nous avons besoin d'un autre nous-même pour constater qu'il a passé. Cet autre nous-même, c'est une projection de nous hors de nous, par la « réflexion ». C'est une version de nous dans le miroir de notre psyché. |
Il est possible de sentir l'effet du temps qui passe lorsqu'on s'observe soi-même par le biais de la réflexion. La réflexion est ce qui réfléchit, comme en un miroir, obscurément. Dans la réflexion, notre être profond nous est donné, égal à lui-même car la glande pinéale est achirale et symétrique, comme la molécule de pourpre ou 6,6'-dibromoindigo. |
C'est pourquoi la méthode exige que l'on soit conscient du maximum de choses se concernant soi-même et cela requiert que l'on fasse souvent son introspection : que l'on se regarde souvent dans le miroir. Au travers de cet auto-examen la glande pinéale peut alors découvrir à son sujet des vérités d'ordre supérieur et surprendre le passage du temps. |
La contemplation de soi hors de soi est le véritable exercice philosophique. |
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