Calvin & Hobbes - en creusant le sol

Calvin exploite une carte qui est le territoire


Calvin est à la recherche d'un trésor en compagnie de son tigre Hobbes. Il suit les indications données par une carte : « tourner à gauche à partir de cet arbre, et compter trente pas. » Bien, et ensuite, demande Hobbes. « La carte dit qu'il y a un grand trou. » Alors Calvin et Hobbes creusent un grand trou pour que la carte soit vraie.


Cela ne se passe pas si simplement. Quand on est attentif à ce que raconte le strip, on voit que c'est Calvin qui a l'idée de creuser le grand trou, afin que la carte soit vraie. Hobbes, lui, suggère l'idée inverse : effacer le grand trou de la carte, pour rendre la carte conforme au paysage. « Sommes-nous donc si pressés ? », demande Calvin excédé.


Cette opposition de fond entre Calvin et Hobbes est cruciale et fondamentale à toutes les sciences, dures ou molles. Lorsque nous disposons d'une carte, c'est-à-dire d'une théorie sur le monde qui nous entoure, nous avons toujours le choix entre creuser là où devraient se trouver les trésors, c'est-à-dire corriger la nature pour la rendre conforme à la carte, ou bien corriger la carte pour la rendre conforme à la nature.


C'est comme le sauvage qui veut qu'il fasse beau et qui fait pour cette raison tourner l'aiguille du baromètre. Il en est question dans Nous autres, de Zamyatine : le sauvage a remarqué qu'il y avait une relation de cause à effet entre le temps qu'il fait et le baromètre, mais il la prend à rebours.


C'est comme le scientifique qui a perdu ses clefs dans le noir. Il cherche ses clefs uniquement sous les réverbères, non pas que les clefs aient plus de chances de se trouver là, mais parce que ce sont les seuls endroits où il pourra les voir.


Autrement dit, l'être humain lambda, dont Calvin est la personnification, va s'évertuer à faire coïncider la nature et la théorie en creusant de grands trous partout où la carte en fait mention. Le scientifique, dont Hobbes est le parangon, va adopter une attitude contraire et en principe aussi critiquable, qui est de faire coïncider la nature et la théorie, en modifiant la théorie.


Il est toujours plus facile de creuser des trous un peu partout, même si cela est fatiguant. La vie de l'être humain ressemble à celle d'une taupe, qui creuse et fore des galeries à tout va. La taupe est l'animal sous-terrain par excellence, et le pré-scientifique, raison pour laquelle on appelle les étudiants en classes préparatoires des taupins.


Calvin est l'être humain en taupe qui creuse dans l'espoir de trouver ce qui est promis sur la carte. Hobbes propose en revanche de modifier la carte pour qu'elle décrive ce qui se trouve effectivement dans le monde.


Évidemment, la méthode de Hobbes fonctionne : supposons qu'on nous donne une carte de notre jardin, si nous redessinons la carte aux endroits où sont supposés se trouver des trésors, de manière à y indiquer le vide, nous sommes certains d'avoir une carte en conformité avec la réalité.


Mais cela ne plaît pas à Calvin, qui reste prisonnier des expectatives que sa carte lui promet. Au fond, Calvin confond entre elles deux choses que Korszybski nous a appris à distinguer : une carte, et le territoire. Que nous dit Korszybski ? « Une carte n'est pas le territoire. »


En fait, Calvin refuse de faire la différence entre sa carte et le territoire, parce qu'il est passionnellement prisonnier de son système d'expectatives. Il espère vraiment trouver un trésor, et pour cette raison, tous les prétextes sont bons.


La pelle et les râteaux de Calvin sont une allusion au poème de Baudelaire numéro X des Fleurs du Mal, « L'Ennemi » :


  
    Ma jeunesse ne fut qu'un ténébreux orage,
Traversé çà et là par de brillants soleils;
Le tonnerre et la pluie ont fait un tel ravage,
Qu'il reste en mon jardin bien peu de fruits vermeils.

Voilà que j'ai touché l'automne des idées,
Et qu'il faut employer la pelle et les râteaux
Pour rassembler à neuf les terres inondées,
Où l'eau creuse des trous grands comme des tombeaux.

Et qui sait si les fleurs nouvelles que je rêve
Trouveront dans ce sol lavé comme une grève
Le mystique aliment qui ferait leur vigueur?

—— Ô douleur! ô douleur! Le Temps mange la vie,
Et l'obscur Ennemi qui nous ronge le coeur
Du sang que nous perdons croît et se fortifie!
   



L'eau, nous l'avons déjà vu antérieurement, est l'être, à cause de la formule de Thalès. L'eau creuse des trous grands comme des tombeaux, signifie que l'être de Calvin recherche désespérément le trésor qui l'absoudra de ses efforts.


Cependant Calvin n'a pas de certitude de trouver « le mystique aliment qui ferait (la) vigueur (des fleurs nouvelles qu'il rêve) ». Cela est dû au fait que toute recherche de trésor est aléatoire.


La législation sur les trésors exige que l'on déclare tout trésor ayant été trouvé. Une des raisons en est que les trésors ont une valeur archéologique. Mais un autre strip de Calvin et Hobbes nous montre Calvin creusant la terre et en retirant divers détritus. Hobbes demande à Calvin ce qu'il a trouvé... « —— Quelques cailloux sales, une drôle de racine, et des croûtes dégoûtantes. —— Tout ça du premier coup ? —— Ouais, il y a des trésors partout ! »



Le trésor représente ce que nous avons toujours intimement cherché. Il n'y a pas de nécessité à ce que ce qu'on appelle « trésor » ait objectivement une grande valeur : il suffit que cela ait beaucoup de valeur pour nous. Voilà pourquoi Calvin trouve des trésors partout (cailloux, racines, croûtes...).


Au fond, Calvin se contente de peu, et c'est pour cette raison que sa quête a toutes les chances d'aboutir. Là où nous n'espérons pas grand'chose il n'est pas difficile de nous satisfaire.


Mais ce que le strip montre également, c'est la manière dont l'être se crée. Un trésor, c'est une chose qui vient à l'existence. Ainsi, la drôle de racine ou les cailloux sales du strip précédent n'existaient pas réellement jusqu'à ce que Calvin les trouve. Ce qui a créé ces items, c'est l'espoir qu'avait Calvin de les trouver.


Dans Tlön Uqbar Orbis Tertius, Borges décrit quelque chose d'analogue. Certains objets, les hrönir, apparaissent au cours de fouilles du seul fait qu'on a espéré les trouver. Les habitants du monde imaginaire appelé Tlön par Borges sont des idéalistes congénitaux : le monde devient comme ils l'imaginent.


Or, c'est effectivement le cas, le monde devient toujours comme nous l'imaginons. Si nous pensons à une relation entre des êtres, la racine de cette relation est une drôle de racine que nous pouvons trouver au hasard d'une fouille de l'être, avec la pelle et les râteaux. Si nous pensons à la fondation d'une théorie, cette fondation peut être les cailloux sales trouvés à la suite d'un creusement de trou.


En effet, les choses se contentent d'être ce qu'elles sont dans la matrice de tous les êtres : la terre nourricière. Mais, le fait de creuser cette matrice force les choses à établir entre elles des relations qu'elles ne nous dévoilaient pas auparavant. Dès lors, il se crée entre nous-Calvin et les choses-racines-cailloux-croûtes une boucle de rétroaction où chacun appelle l'autre à son secours.


Les croûtes, les cailloux et les drôles de racines que nous trouvons par opiniâtreté, par le seul fait de tenir la carte du monde que nous tenons entre nos mains pour absolument vraie, ces croûtes, cailloux et racines se mettent à démontrer une autonomie des plus flagrantes.


Alors, prise à son propre piège, la mère nourricière qui est la terre nous donne ses fruits que sont ces croûtes, cailloux et racines, et nous les donne sous formes d'êtres achevés. Un être, c'est une chose du monde devenue autonome.


Antérieurement à son statut d'être, la chose existait dans l'espace du possible, qui est le Plérome, la terre-mère nourricière. Mais, depuis qu'elle a été exhumée, cette chose paraît au soleil de la conscience, et elle entretient des rapports avec les autres choses : elle est devenue un être.


En fin de compte, toute théorie est création, car en creusant le sol nous tombons forcément sur des choses qui deviennent des êtres. Ces êtres parvenus à l'existence gagnent leur autonomie, et toute nouvelle théorie se doit de signaler leur existence.


C'est la marche naturelle du monde, et c'est pourquoi Calvin l'empirique tance Hobbes le théorique en lui demandant : « N'avons-nous pas tout notre temps ? ». La recherche du temps perdu, ou la quête des fleurs nouvelles, ne peut se passer du temps de creuser, qui est aussi le temps du guignon où l'on affronte « l'Ennemi ».


Car tout ceci n'est jamais qu'une métaphore de la vie humaine, laquelle se résoud naturellement dans le turbin (creuser des trous). L'homme est un animal qui turbine, une abeille constructrice d'artefacts et de théories.


On peut certes dire avec Marx que l'homme-travailleur est bien mieux que l'abeille la plus douée, car il agit par son intellect et non par instinct. Il n'en reste pas moins que la ruche humaine est grande consommatrice d'artefacts et de théories, de racines et de cailloux.


Alors, paraît au bout du turbin l'Ennemi « vigilant et funeste » : le Temps (il est, hélas, des coureurs sans répit). L'activité essentielle de l'être humain Calvin est de chercher les trésors qui constituent sa raison de vivre, mais il n'a aucune assurance que les terres inondées sauront donner aux fleurs qu'il rêve toute leur vigueur.


C'est là la condition tragique de l'être humain, qui se hasarde souvent dans des projets qui n'ont aucune chance de durer. C'est là l'amertume de l'Ecclésiaste ou le fin sourire de Lao-zi. Cependant, il reste la possibilité de cueillir les résultats de son turbin sans rien en attendre, et au jour le jour.


Cette dernière méthode s'intitule la sagesse, —— et il y a vraiment des trésors partout.


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