Calvin se plaît à plonger au sein de son image
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Calvin et Hobbes sont à la plage. Après avoir fait un brin de causette, ils décident d'aller se baigner. Sur le chemin, ils trépignent de chaleur, puis ils se jettent furieusement dans l'onde, et en ressortent tout aussitôt glacés, suivant un itinéraire en miroir. Au passage, ils ont compris que la mer était une entité à considérer. |
Calvin qui plonge dans la mer après avoir parcouru une centaine de kilomètres dans la voiture de Papa est l'homme qui aborde l'épreuve sacrificielle, le schibboleth, après avoir fréquenté D-ieu de longue date. La mer est le lieu de toutes les intensités (« l'onde »), de toutes les directions (« le pôle »), de toutes les noyades (« l'eau »). Il convient de bien cerner la mer. |
Calvin saute dans la mer parce qu'il entend affronter l'épreuve ultime, l'onde, le pôle et l'eau. Mais il affronte cette épreuve en compagnie de son tigre en peluche Hobbes. En philosophie, Hobbes est le philosophe qui écrit le Léviathan, un homme qui, de ses propre dires, n'a jamais connu qu'une seule passion : la peur. Hobbes représente donc la conscience de Calvin, qui, de par son homonymie avec le réformateur de l'Église, est plus l'âme réflexive. |
Calvin et Hobbes sautent ensemble dans la mer, car il appartient à la conscience et à l'âme, ou à la science (de l'Être) et à la conscience (du Bien), de s'immerger dans le bain des problèmes quotidiens et fluctuants au rythme des marées humains, la mer, qui est amère, l'amère, donc. Calvin et Hobbes sautent dans l'amer, car la vie amère est l'épreuve ultime, l'onde, le pôle et l'eau. |
Mais Calvin qui est la science accompagnée de la conscience Hobbes (et sans elle il ne serait que ruine de lui-même, nous dit Rabelais), est aussi par conséquent l'homme libre qui plonge au creux du tourbillon de l'existence, de l'existant, de la subtance (qui est l'eau, enseigne Thalès), de la vie, du Problème, du Village, enfin. |
Calvin plongeant dans l'eau (avec Hobbes, notons-le), c'est donc l'homme et la mer : |
| | Homme libre, toujours, tu chériras la mer ! La mer est ton miroir; tu contemples ton âme Dans le déroulement infini de sa lame, Et ton esprit n'est pas un gouffre moins amer. Tu te plais à plonger au sein de ton image; Tu l'embrasses des yeux et des bras, et ton cœur Se distrait quelquefois de sa propre rumeur Au bruit de cette plainte indomptable et sauvage. Vous êtes tous les deux ténébreux et discrets : Homme, nul n'a sondé le fond de tes abîmes, Ô mer, nul ne connaît tes richesses intimes, Tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! Et cependant voilà des siècles innombrables Que vous vous combattez sans pitié ni remord, Tellement vous aimez le carnage et la mort, Ô lutteurs éternels, ô frères implacables ! | |
Que Calvin, homme libre par excellence puisque flanqué de sa conscience en peluche, chérisse la mer, ce n'est plus à démontrer au point où nous le voyons plonger dedans... dedans l'amer... Mais qu'entend-on par « La mer est ton miroir; tu contemples ton âme / Dans le déroulement infini de sa lame » ? C'est ce qu'il convient d'étudier. |
Tout d'abord, la mer est protagoniste de ce récit au même titre que Calvin, et joue le rôle symétrique de répondant, de vis-à-vis. Calvin plonge dans la mer, mais il la fuit, comme si sa froideur le rejetait. La mer, qui est l'amère, est aussi l'amer, qui gouverne l'amère (l'amertume), et l'amer, qui indique la direction du navire, la direction du récit. |
Calvin qui plonge dans l'amère, plonge au fond de lui-même, car c'est en se frottant à la kyrielle de l'univers qu'il comprend qui il est véritablement. Alors, il brûle ses ailes, il se brûle lui-même, se consume d'un feu incandescent, se sacrifie sur l'autel de l'existence, et montre ce qu'il a véritablement dans le ventre. En l'occurence, il montre que, pour cette fois, il n'est pas encore prêt à assumer l'Épreuve, puisqu'il rentre douillettement dans le mol confort de la voiture du Père. |
La voiture du Père est le char de l'État ou la mécanique de D-ieu, c'est-à-dire la Politique ou la Religion, en tout cas quelque chose qui nous évite de penser à ce que nous faisons dans l'ici-et-maintenant (le hic, hic, hic (et nunc) de qui a bu la tasse), quelque chose qui nous permet de fonctionner en mode automate ou « zombie », face à une existence qui n'a plus rien de miraculeux ou de baptismal (alors que la mer, si). |
La mer de l'existence est « la merde, l'existence », c'est-à-dire l'existence d'un monde-de-merde, dans lequel il s'agit de plonger pour s'affermir (ce qui veut dire s'affirmer, par Temurah), pour montrer ce qu'on a dans le ventre, et « plonger au sein de [s]on image ». |
C'est alors qu'on contemple son âme, l'âme étant Calvin, donc soi-même, le Soi, l'Ātman, mais aussi le vide, comme l'âme du violon ou l'âme des femmes et des animaux et des Indiens (qui n'en ont pas, nous dit la controverse de Valladolid). C'est alors qu'on contemple son vide, qu'on fait retour à son vide, qu'on retourne au néant et qu'on brûle de n'être rien, mais un rien plein, une fadeur goûtue, un dharma, le Tao. |
Il est donc essentiel de plonger et de rechercher la noyade, « dans le déroulement infini de [l]a lame », et c'est pourquoi Calvin fonce si hardîment en criant OW OW OW OW HOT HOT HOT, la chaleur étant synonyme de vitesse, d'agitation, ici moléculaire autant que molaire, entendons, dans un sens deleuzien, aux deux échelles du rhizome Calvin. |
C'est alors en « plongeant au sein de [s]on image » (cases IIc et IId) que Calvin (« AAAAAAAAAHHHHH », « SPLOOP ») accomplit son fatum, lequel est de « se distraire quelquefois de [s]a propre rumeur ». Car l'oubli de Calvin (ou du Soi, de l'Ātman) passe par l'exaltation de la Réalité du Monde, le Brahman, le Deus sive Natura spinoziste auquel la doctrine des Upanishad l'égale. |
Cependant, au moment de l'ultime rencontre entre le Soi et le Donné, entre l'Ātman et le Brahman, dans l'expérience intime du sacrifice plongé en plein dans la merde de l'existence, se produit un phénomène curieux que le mystique entend mais qu'il ne saurait communiquer : la confusion des données de l'existant, l'union mystique (et elle ne peut être dite « tant vous êtes jaloux de garder vos secrets ! »). |
Ainsi, « nul ne connaît[ra] [l]es richesses intimes » de l'homme (libre), ni de la mer (l'amer, l'amère). Et, du reste, c'est là le sort qui guette l'homme libre hypostase du Messie, homme libre par excellence, descendant de la Mère, et à laquelle il retourne, la Vierge, la mère, qui est aussi l'amère, Mater dolorosa. |
L'union mystique établit une transcendance au sein de l'immanence et vice versa. Elle substitue la mère à l'amère, et réciproquement. L'axe horizontal et l'axe vertical se réunissent alors pour donner la croix que doit porter tout homme libre, nécessairement crucifié par son choix de lutter, rester et vivre libre (ô crux de la conscience, peluche dangereuse qu'est un tigre, même bourré de kapok !). |
C'est pourquoi ne peuvent être exposés tous les épisodes de la lutte de l'homme libre contre le Père tentateur (« ne nos inducas... ») et fouettard, du fait qu'une multitude de transcendances et d'immanences désormais coexistent dans le projet de la vie à la plage (à la plage arrière, ou à la plage avant de l'existence, mais toujours au bord de l'amer). Tout ce qui demeure, en fin de compte, c'est que la vie est chienne, et que la mer et l'homme libre, bien que complémentaires et s'épaulant mutuellement dans leur lutte, restent des « lutteurs éternels, [des] frères implacables »... Comme si le cycle de l'eau exigeait sans cesse qu'on renouvelle le plongeon de la victime afin que tourne la machine à laver les cerveaux. |
Or, c'est exactement cela, et l'on a beau dire que lorsqu'on fait une expérience on ne met pas le doigt dans l'éprouvette, le seul moyen d'éprouver l'éprouvette est de soi-même passer l'Épreuve. |
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