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| | en vingt-sept thèses
1. Le monde comme terrain ludique
a] De même que le Dasein est jeté-là dans le monde et rencontre la mondéité du monde par le fait des utils (Heidegger, Sein und Zeit), le Hacker est d'emblée jeté dans un monde qu'il appréhende de façon ludique.
b] Un distributeur de boissons, une calculatrice, un lecteur de cartes, une équation ont ceci de commun qu'on peut les triturer jusqu'à en tirer des comportements anomaux qui sont précisément ce que le hacker, dans sa perversité, recherche. On sort alors du comportement usuel, et c'est cette sortie même qui constitue l'échappement.
c] Tout hacker finit fatalement par rencontrer l'artefact maître en matière d'échappements : la machine de Turing, abstraction dont l'ordinateur est la réalisation. C'est avec cette machine qu'il expérimentera le plus à fond les procès ludiques, mais il faut voir que le ludisme pré-existe à cette rencontre et détermine déjà auparavant le way of life du hacker (e.g.: le social engineering).
2. Agir, ou s'insérer dans la trame
a] C'est donc par son action que se caractérise le hacker, et cette action est le détournement. Le champ de cette action peut-être très vaste : ce peut même être la société dans son ensemble. Là où il y a util susceptible de renseignement —— c'est-à-dire de programmation —— le hacker croît et multiplie.
b] On peut donc dire, en un sens, que le hacking est une attitude politique, quoique ce dernier terme ne soit pas à prendre dans son sens classique. Si polis il y a, c'est du point de vue du contenu informationnel directeur (cybernétique vient de kubernetes qui donne aussi gouvernement), et non du point de vue de la gestion économique des ressources. C'est moins une polis qu'une poïesis. Mais une poïesis fondée sur la tekhnè.
c] Cette action poétique sur la tekhnè présuppose une trame dans laquelle le programmeur s'insère, trame qu'il fait dévier. Dans Brazil, le « terroriste libertaire » est un... plombier, et son action consiste essentiellement à perturber la tuyauterie : c'est qu'en effet, le monde est compris comme série de flux, et l'action comme intervention sur les tuyaux...
3. 汝唯莫必
a] Le hacker, posé dans une attitude ludique et inséré dans une trame, se trouve donc dans la position de l'anti-rouage. La grande question qui le caractérise est : « qu'est-ce qu'agir ? », ou encore, une fois le fait accompli : « peut-on réellement agir ? », « peut-on réellement faire quelque chose ? ».
b] L'action en question, qui prend la forme du filtrage, peut être rendue par la métaphore de deux jeux particuliers, qui expriment l'essence même du hacking : le Nomic et Éleusis. (Ce sont des jeux de logicien, comme il fallait s'y attendre.) Le Nomic est un jeu informationnel, car la règle du jeu est d'en modifier les règles : c'est le comment du hacking. Éleusis est un jeu informationnel, car le but du jeu est de dévoiler un algorithme caché, et cela du fait même de son action : c'est le pour quoi du hacking.
| | « 汝唯莫必 (Ne vous posez pas de questions trop précises) » | | | Tchouang-tseu, XXII, 6 |
c] Le hacker est donc une sorte de démon maxwellien, qui agit en filtrant. Mais de ce fait, il n'est pas nécessaire pour lui que les représentations sur lesquelles il travaille (ou plutôt qu'il mobilise) lui soient accessibles dans une lumière pure et objective. Il suffit juste qu'elles fournissent les résultats (ou le contact) idoine. Ainsi, on peut agir adéquatement sans pour autant posséder des idées claires, tout simplement parce que c'est le système (hacker+Zeitgeist) qui possède l'intellection correcte des choses, et non le hacker seul.
4. L'apprentissage par le fait
a] L'apprentissage du hacking ne peut donc par définition que se faire en testant en permanence de nouveaux comportements, et en étant d'emblée réceptifs à tout ce qui « a lieu ». Cela explique pourquoi les hackers sont essentiellement des jeunes : il faut une certaine plasticité mentale. Avec l'âge, l'exploration nomade du hacker s'ossifie, il se sédentarise.
b] C'est pourquoi le fait est essentiellement « crime », au sens stirnérien du terme. Il est toujours dirigé contre un « État » (status), bien que ce soit autant l'état de l'automate que l'État de la politique : | | « La puissance de l'État se manifeste sous forme de contrainte; il emploie la « force » à laquelle l'individu, lui, n'a pas le droit de recourir. Aux mains de l'État, la force s'appelle « droit », aux mains de l'individu, elle s'appelle « crime ». Crime signifie : emploi de sa force par l'individu; ce n'est que par le crime que l'individu peut détruire la puissance de l'État, quand il est d'avis que c'est lui qui est au-dessus de l'État et non l'État qui est au-dessus de lui. » | | | Stirner, L'Unique et sa propriété |
c] C'est en forgeant que l'on devient forgeron, c'est en pensant que l'on devient penseur, c'est en hackant que l'on devient hacker. Ici l'on devient ce que l'on est déjà : car le hacking se base sur une boucle d'auto-entraînement.
5. Théorie = Praxis
a] On ne doit pas conclure de ce qui précède à l'existence chez le Hacker d'un couple de procès bien différencié théorie/praxis. Si l'on veut signifier par praxis ce que l'on entend usuellement par là : | | « La praxis est la pratique en tant qu'elle instruit la théorie. » | | | Maxime du groupe STP |
alors le Hacker a bien théorie et praxis, mais de manière simultanée. L'un est l'autre en même temps.
b] Et ce, de deux manières. Premièrement, du fait qu'en plus de son objet informationnel piraté, le hacker est aussi vis-à-vis de lui-même un objet (et quel objet!), il possède une certaine tendance à traiter tout phénomène récurrent dans son comportement autant que dans celui de la machine comme un symptôme qui peut le guider vers une meilleure adéquation comportementale. Le hackeur se hacke lui-même autant que les choses. Et ceci présage d'emblée de la mort de la distinction entre êtres et choses qui apparaît vers la quatrième époque.
c] Mais surtout, si la théorie est égale à la praxis, c'est parce que le processus par lequel le hacker se met en phase avec le hacké est un processus d'itération sur les données, de travail sur et en boucle. Une source d'informations étant donnée, le hacker constitue naturellement un filtre qui va essayer de réaliser, de manière créatrice, une homéostasie. Ce but à atteindre ne peut l'être qu'en confondant absolument l'action et la réaction. De la même manière, une amibe, quoiqu'elle ne soit que réactive, peut agir adéquatement dans son milieu, et cela, sans former de représentations, seulement par "coup par coup".
6. Le bootstrapping
a] Depuis que Von Neumann a posé que programmes et données seraient représentés de manière identique, tous deux comme de l'information, existe la possibilité (encore toute théorique) que le programme se modifie lui-même. Un programme qui ferait cela de manière « intelligente » serait un exemple de bootstrapping.
b] Certains langages de programmation semblent contenir en eux-mêmes cette notion. C'est en particulier le cas de LISP, puisque la boucle (read-eval-print) sur laquelle cet idiome se base est, par construction, un mécanisme d'autocomplexification.
c] Le bootstrapping appliqué aux tentatives de hacking, c'est-à-dire au hacking lui-même, donne lieu à une économie mentale particulière qui fait que le sujet, mis en présence d'un système inconnu quelconque, développe le type de comportement requis pour s'y insérer et éventuellement le subvertir —— ce dernier acte n'étant pas compris comme un acte délictueux mais plutôt une forme de (fusion|adhésion|participation), voire même, si l'on garde à l'esprit que cela reste une métaphore, un acte amoureux.
7. Devenir animal, agir viral
a] Une conséquence de la section précédente est la tentation que le Ueberhacker a à tout instant de réaliser, non pas des programmes solitaires, autonomes et fermés, mais des sociétés de programmes interagissant entre eux. Ce sont les Systèmes Multi-Agents (SMA), congrégeant des bouts de codes individués appelés Agents, et soit réactifs soit cognitifs.
b] Le programme ou la donnée (mais il s'agit du même substrat) épouse alors un devenir-animal (comme les fourmis de l'algorithme de tri), ou viral (comme les virus informatiques, qui sont un exemple d'application criminelle mais néanmoins prometteuse, surtout le jour où elle sera couplée au bootstrapping).
c] Ce devenir trahit le caractère singulier, c'est-à-dire basé sur des singularités, du mode de fonctionnement propre au hacker. Les singularités ne sauraient être emprisonnées par le sujet ou la personne, parce qu'elles appartiennent à un ordre de chose latéral. Le foisonnement des singularités adopte chez le hacker une configuration spécifique qui les rend propices à l'empathie et à la réplication. La devise du hacker, ce pourrait être : "DUPLIQUER ALTÉRER TRANSMETTRE".
8. Les idées et les choses
a] | | « Les hommes ont pris par erreur l'ordre de leurs idées pour l'ordre de la nature et se sont imaginés que puisqu'ils sont capables d'exercer un contrôle sur leurs idées, ils doivent également être en mesure de contrôler les choses. » | | | Frazer, The Magic Art, t.I, p.420 |
b] | | « Ordo et connexio idearum idem est, ac ordo et connexio rerum. » | | | Spinoza, Ethica, p.II, prop.VII |
c] Sans la conviction que l'ordre des symboles trahit celui des choses (par exemple : que tel octet qui revient souvent doit trahir une fonction importante, et qu'il peut être utile de le recycler), il n'y aurait pas de hacking possible. C'est presque, si l'on veut, un degré de la mimesis.
9. Le matin des logiciens
a] Il résulte de tout ce qui vient d'être dit une mentalité abstraite et son effectuation concrète, ou si l'on veut un paysage global du hacking. Cette concrétion/concrétisation est historique en ceci qu'elle tend à transformer le monde qui lui a donné naissance : elle découle des conditions du monde, mais crée elle-même de nouvelles conditions.
b] Le Hacker est un être-là que l'on peut envisager indifféremment d'un point de vue marxiste (en tant que représentant d'une classe qui transforme l'appareil de production et la superstructure), d'un point de vue stirnérien (en tant qu'Unique agent investi d'une potestas informatique), d'un point de vue nietzschéen (en tant que collecteur de processus dionysiaques qu'il réalise de manière apollinienne à un niveau d'abstraction supérieur).
c] Ainsi doté de tous les éléments présidant à sa capacité, le hacker peut très bien s'insérer au cœur d'un système dont il ne comprend pas l'usage extérieur, car il suffit qu'il en épouse la sémantique de l'intérieur. Qu'arriverait-il si cette prouesse dépassait de beaucoup ce que l'on est d'habitude en droit d'attendre ? Je le dirai dans une autre page.
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